ROSA JOLY / PARIS A SCENARIO FOR A SILENT MOVIE

Frankenstein Salamander

 

L’artiste enceinte Mary S. n’avait nulle part où aller. L’artiste enceinte Mary S. n’avait point de papier pour écrire. Sur la tête seulement une tasse dans laquelle des lettres-spaghettis étaient nichées, même quand elle était assise tout doucement parmi de sacrés barbares.

 

Ceci est l’évangile que la star de cinéma autrichienne et future mystique, Bella Donna, apporte en son honneur.

 

MASQUE DE VIE

 

Dans l'impuissance Mary S. fit des spectacles de spaghetti itinérants, et à la stupéfaction du public, rien n’était trop beau ou trop vil. Si rouge comme le cinabre était sa bouche, et quand elle clignait ses yeux ils claquaient comme des coquillages. Son ventre grandissait bientôt en une sphère parfaite, et puisque le vicomte était fortement superstitieux et s’y connaissait un peu en géométrie, il invita Mary S. à loger dans sa dépendance les dernières semaines, pendant que nous attendions tous.

 

Par une nuit chaude au début de Juillet retentirent quatre cris depuis la dépendance. Le premier et plus beau vint un peu après neuf heures du soir ; ensuite vinrent les effluves passagères du goût de fumée de la charrette de la sage-femme, et enfin les trois derniers cris, qui démarrèrent à peu près au même moment, juste après minuit. Non pas que leurs sons étaient horribles, mais ils avaient quelque chose de mou et donc d’étranger, ce qui n’avait pas à voir avec leur volume, soit le niveau qui se règle en tournant vers le haut ou vers le bas.

 

Non pas d’un seul, mais de trois petits d’un coup pouvait se rengorger Mary S.: un phénix, une araignée et une salamandre. La particularité étant qu'ils ne se sont point, comme il est coutume, frayés un passage pars le col de l'utérus de Mary S. ; mais au contraire, ils vinrent au monde par une soi-disant transformation de ses membres. Par son bras gauche se développa ainsi une araignée, de son bras droit une salamandre, et par sa jambe gauche un phénix. Ledit ordre est arbitraire. Restant était Mary S., couchée comme une sphère parfaite avec une seule jambe, s’estimant heureuse du fait que ses enfants s’en furent tirés indemnes. Quitte à avoir une seule jambe, aurait-elle de loin préféré garder celle de droite. Si un grand nombre de personnes étaient ambidextres, ou presque ambidextres, en ce qui concerne la façon dont on doit également maîtriser l'utilisation des deux jambes gauche et droite, Mary S. avait toujours et sans doute été clairement droitière.

 

Mais comme ces pensées semblaient inappropriées, se rendit-elle compte. Maintenant qu'elle était devenue mère, le temps de penser à soi-même, jour après jour, était fini. Un bon nombre d'artistes avaient même rapporté que le fait de vivre pour quelqu’un avait rendu leur œuvre bien meilleure et plus ciblée. Elle respira profondément et ressenti à l’exhaltation se propager un soulagement infini tout le long de son corps amputé.

 

MASQUE MORTUAIRE

 

Venanzio Orlandi était un plâtrier italien, qui était né à Lucca, mais agissait à Copenhague. Il commença sa carrière danoise vraisemblablement à titre de garçon dans l’atelier du plâtrier à la cour, Carlo Antonetti, dans la rue Østergade. Après la mort d’Antonetti, il vivait et travaillait avec la veuve, qui poursuivait l'atelier sous le nom de La Veuve d’Antonetti. Déjà en 1846 il était possible d’acheter un moulage du masque mortuaire de Thorvaldsen ici, qu’avait démoulé Orlandi en 1844.

 

Le visage carré du célèbre sculpteur dano-islandais apparaît chez Orlandi avec les yeux solennellement fermés et une couronne de laurier sur la tête. Selon le dentiste et fabricant de masques danois, Holger Winther, le masque était plus tard accroché dans l’atelier de l’italien comme un point de repère. Cependant, jusqu'en 1938 il était inconnu qu'il existait aussi un masque de vie de

 

Thorvaldsen, de ses jeunes années, qu’avait probablement fait faire celui-ci dans le dessein de créer son autoportrait, comme une sorte de prothèse technique.

 

À l’examen critique des masques au Musée Thorvaldsen, Winther trouva un masque qui montrait une ressemblance prononcée avec le masque mortuaire de Thorvaldsen. Il ne portait aucune marque, mais par comparaison, on constata qu'il avait été moulé dans l'une des soi-disant « formes vraies » de la collection, dans laquelle il y avait une note indiquant que celui-ci fut le visage de Thorvaldsen pris d’après la nature.

 

Étonnamment, le masque de vie est pris par un peu qualifié, qui s’est inquiété que le plâtre collerait aux cheveux de sorte qu'il ne pouvait pas être enlevé. Les narines ont été libres, de sorte que le souffle a pu avoir lieu sans entrave. Le résultat est un masque du visage même où les narines ont été modelées postérieurement. Malheureusement, on a essayé de rendre vivant le moulage en lui ouvrant les yeux.

 

Le méchant résultat est maigre, et l’expression patiente, en attente.

 

Lorsque l'on compare les deux profils des masques, on constate qu'elles coïncident de la racine des cheveux environ au centre du nez, c’est-à-dire là où la partie relativement immuable et ferme du crâne est seulement recouverte d'une mince couche de tissu. Par contre, il existe une différence prononcée entre les parties restantes des profils. Tandis que Thorvaldsen, lorsque le masque de vie a été formé, avait des dents intactes et donc un profil normal du bas du visage, il a sans aucun doute été, lorsque le masque mortuaire a été formé, édenté. La distance du nez au menton est légèrement réduite et la partie légèrement en entonnoir, ce qui se traduit par un petit tirage vers le bas de la partie mobile du nez, ce dernier perdant ainsi sa concavité initiale.

 

En regardant l'autoportrait de Thorvaldsen de 1839, les changements de profil mentionnés n’existent pourtant point ici. Il est possible que la raison soit la présence de dents artificielles. Celles-ci ont alors été enlevées à sa mort.

 

Après avoir accouché, Mary S. subit une période de solitude et il était difficile, voire impossible, de trouver le temps de faire de l'art. Mais quand le phénix, l’araignée et la salamandre atteignirent un âge où ils pouvaient s’asseoir dans un coin avec un livre où se tenir la main l’un à l’autre, chantant en chœur des couplets improvisés qui concernaient la vie quotidienne nomade dans les années 1500, Mary S. commença à recevoir de plus en plus d’appels de toutes sortes de collègues artistes intéressants.

 

Dès lors, tout le monde voulait travailler avec elle, une femme aux pieds sur terre et d'une volonté et imagination du coureur de marathon, qui s’entourait même des voix des enfants et de la joie immédiate les plus belles, libérées de la pression de l’attente quant aux tournées des bistrots et aux excès romantiques jusqu’au petit matin. À ce compte, elle recevait en outre plusieurs offres de prétendants bienveillants et virils, dont elle désigna la personne étant à ses yeux la plus méritante, et elle vécut heureuse jusqu'à la fin de ses jours dans un beau partenariat.

 

Je soussigné a rencontré Mary S. quand elle était encore dans son meilleur âge, 32 ans, à l’occasion d’un vernissage dans la banlieue parisienne, un soir d'été dans l'année de notre Seigneur 2XXX. Elle était un peu ivre et très heureuse quand, avec un regard de gravité, elle me montra à son travail, un petit amas de gravier sur le sommet duquel un spaghetti-monstre avec un drapeau sculptée en pierre hissa l’inscription: Avez-vous pas de plâtre, le membre s’arrachera; Avez-vous pas de voûte, vous êtes aux pieds plats.

 

Julie Gufler, juni 2016